La théorie polyvagale
Depuis que l’humain arpente la planète, le stress l’accompagne. Notre corps, merveilleusement bien conçu, a développé des réponses automatiques pour nous garder en sécurité. C’est le stress qui nous a permis de survivre, d’échapper aux dangers et de nous adapter. Mais si ces mécanismes ont assuré notre survie à l’âge de pierre, qu’en est-il aujourd’hui, dans un monde où nos « prédateurs » prennent la forme de délais serrés, de notifications incessantes et de responsabilités écrasantes ?
Pendant longtemps, la science a cherché à comprendre cette force invisible qui nous pousse à agir (ou à nous effondrer). Les grands théoriciens comme Cannon, Selye ou Lazarus ont très justement démontré la réaction de lutte ou de fuite, l’importance de notre propre perception et l’inévitable épuisement si le stress devient chronique.
Mais il manquait encore une pièce au puzzle, nuance essentielle qui allait transformer notre compréhension du stress : et si notre système nerveux ne se limitait pas à l’opposition binaire tension / détente ? Et si notre capacité à gérer le stress dépendait aussi de notre sentiment de sécurité et de connexion sociale ?
C’est là qu’intervient la théorie polyvagale, une approche révolutionnaire qui a changé notre regard sur le stress, l’anxiété et même nos interactions avec les autres.
Développée par Stephen Porges, elle propose une compréhension approfondie du système nerveux autonome, en particulier du nerf vague (cf. article), acteur majeur de notre régulation émotionnelle.
Cette théorie met l’accent sur le lien social comme facteur clé de résilience et nous rappelle que notre système nerveux est conçu pour trouver du réconfort dans la connexion aux autres.
Mais regardons cela plus en détail.
Les 3 états du système nerveux
Porges divise le fonctionnement du système nerveux en 3 circuits distincts, qui ont été essentiels à notre survie et notre évolution :
- Le système vagal ventral (métaphore du « je peux »)
Lorsqu’il est actif, on se sent en sécurité, calme et connecté aux autres. C’est ce que Porges appelle l’engagement social, fondamental dans la gestion de notre stress. C’est notre état idéal, l’homéostasie, vers lequel on retourne pour pouvoir récupérer. - Le système sympathique (« je dois »)
Il s’active lorsque le cerveau détecte une menace, préparant le corps à réagir – par la lutte ou la fuite – au danger (libération d’adrénaline, accélération du rythme cardiaque, tension musculaire, vigilance accrue). Dans cet état, le focus prend le pas sur la connexion. - Le système vagal dorsal (« je ne peux pas »)
Ce système se déclenche quand la menace semble insurmontable. Il provoque un effondrement du système nerveux (ralentissement cardiaque, dissociation, immobilité). C’est un mécanisme archaïque, commun à de nombreux animaux, qui peut se manifester chez les humains en cas de trauma ou de stress intense. Cet état nous isole bien souvent de notre entourage, en en renforçant les symptômes.
La neuroception
Pour étayer sa théorie, Porges nous offre le terme de « neuroception », soit l’existence d’un système interne de détection de la sécurité ou de la menace dans notre environnement. Ainsi, nos sens seraient constamment à l’affût d’indices, confirmant ou infirmant nos premières impressions et nous donnant la réponse « appropriée » à donner : ton de voix, expression faciale, tensions musculaires en sont autant de subtilités, pourtant parfaitement détectables par notre physiologie.
Cet aspect est éclairant quand on parle de trauma : chez une personne ayant vécu un trauma, la perception des signaux de menace est amplifiée, même en l’absence de réel danger; son système nerveux est conditionné à capter tout indice potentiellement menaçant, y compris dans des interactions anodines (hypervigilance). Un ton de voix trop sec ou monocorde, un regard fuyant, une posture rigide peuvent être perçus comme des menaces et déclencher une réaction involontaire de stress ou de retrait.
Remettre de la sécurité dans le système
Sachant que nos systèmes nerveux se régulent en présence des autres (l’inverse étant également vrai), c’est à travers des relations de confiance que nous pouvons activer notre vagal ventral, centre de notre équilibre.
Ainsi, grâce à des approches somatiques (respiration, mouvement, ancrage, co-régulation par la relation thérapeutique), on peut réapprendre à stimuler le nerf vague et retrouver en nous un état de sécurité et de connexion, nécessaire à notre épanouissement.
